24 août 2009

Extraits de Plaintes Contre X :

"Ce repaire d’alcoolos RMIstes est l’un des pires lieux de perdition de la capitale. Trafics de came en tous genres dans les toilettes, baises sauvages à plus de deux dans ces mêmes chiottes (pourtant de taille modeste), descentes de flics répétées pour dope, bastons alcoolisées ou règlements de comptes, marres de gerbes passé 23h, ce rade est, au fil du temps, devenu le symbole du sordide à mes yeux. Mais on peut facilement m’y trouver. Il faut dire que, vu le pourcentage élevé que nos consos représentent dans le C.A. de ce pub, on peut taper toutes les drogues qu’on veut, ici. D’ailleurs, alors qu’il a une discussion houleuse avec celle qui est encore sa copine pour quelques minutes, Gérard dégoupille une bouteille de poppers en plein milieu de la salle, juste devant le bar, et s’en envoie un long sniff. Puis un deuxième. Il s’agite. Il gueulait de rage il y a trente secondes, maintenant, il hurle de rire. La nana à l’autre bout du fil doit se dire que ce mec est taré, et elle a entièrement raison.
« Excusez-moi. C’est votre ami, là, celui qui sniffe du poppers en plein milieu du pub ? » Un nouveau serveur. Il flippe.
« Ouaisssss », vomit Paulo. « Ya un problème ? »
« Euh, faudrait pas qu’il fasse ça là. »
« Bin va lui dire toi-même, si t’as des couilles. » Toujours dans la finesse, ce porc. Le patron, Peter, arrive juste avant que ça ne dégénère. Il chope le mecton par le colback et lui apprend la vie dans son rade. Le tôlier lui parle à deux centimètres de la bouche, le gamin balise à mort. Pete s’éloigne et nous sourit de loin. On lui paiera un trait tout à l’heure, c’est la moindre des choses. J’aperçois enfin Claire, Tom et Clélia venus se remémorer le bon vieux temps des premières défonces. Tom a troqué sa djellaba d’extrémiste contre un discret tee-shirt Enjoy Cocaine reprenant les codes typographiques du logo Coca-Cola. Lui aussi aurait besoin d’un Pentium IV connecté à l’encéphale pour lui indiquer que la meilleure chose à faire, quand on a les poches blindées d’ecstas, n’est pas de porter un tel vêtement, même si l’on est au William’s. Il me sort un ecsta de son jean. A voir ses yeux, il n’a pas attendu notre arrivée pour goûter à nouveau à ce Dom Pérignon de l’ecsta. Je me rappelle immédiatement l’effet qu’il procure, rien qu’en le voyant : vert fade légèrement moucheté de blanc, petit crocodile à l’effigie de la marque imprimé dessus, un peu plus épais que la moyenne. Des Lacoste. Comme avant. Je le gobe, vite imitée par mes potes. Après une toute petite demi-heure de flottement, la bête grignote mon ventre et mon cerveau ; la soirée peut enfin commencer. Le MDMA est bien au rendez-vous et empressé de le faire savoir. Tous mes sens renouent avec des facultés familières et particulières, inhibées à jeun. Ma vision des choses (matérielles comme immatérielles) change, tout est doux au regard. Mon toucher est exacerbé à l’extrême, j’ai envie qu’Alex me caresse, juste ça.
Et puis, tout va plus vite. Pinte de Leffe, poppers, traits de C (effectivement, sa coke est très peu coupée et emballée dans un sachet aux allures de papier de bonbon), pinte de Leffe, irish coffee, lignes, deuxième taz, mydriase, Tonio n’a pas atteint les chiottes et a gerbé à dix centimètres d’un couple de touristes terrorisés, gros joint pour adoucir la montée, poppers, traces de coke, Tonio danse avec la serpillière, trace de coke, pinte de Kilkenny pour changer, Irish Coffee, poppers encore, c’est tellement marrant, Paulo me hurle qu’il a les dents qui toussent, hein ? Quoi ? Ah ! Qui poussent !, rails encore, Tom va finir par baiser Claire sur une table, peut-être même que cette jolie nana près d’eux va participer, traits toujours, irish coffee, hallucinant ma CB passe toujours (mon banquier est un mec cool), une moitié de Lacoste, une autre, j’en suis à trois en tout, ça pousse sérieusement, joint pour stabiliser un peu tout ça, comme d’habitude l’ecsta triomphe des autres produits, la moindre respiration se transforme en orgasme, je ne tiens plus en place, mon myocarde galope de plaisir, j’aime mon homme et mes potes, j’embrasse Clélia, elle est si belle, j’embrasse aussi ses seins à travers son pull, j’aime la vie, tout y est tellement possible, j’aime même Paulo l’ordure, qui, à cette heure-là n’en est plus vraiment une, j’aime le William’s à nouveau, pour ça justement, pour cette défonce autorisée.
Je crois qu’il fait jour et je m’en fous. Je n’irai pas bosser."

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"Une vielle conne a meuglé toute la nuit. Pendant un moment, j’ai cru qu’un échappé psy du cinquième étage avait déchiré sa camisole pour venir réveiller les morts de la neuro au troisième. Mais non. Cette malheureuse ne peut plus articuler, m’explique l’infirmier venu me déposséder au saut du lit de quelques litres de sang (il est 6h45, ce qui correspond, selon mon horloge biologique, au milieu de la nuit ou à une fin de soirée, en fonction du jour de la semaine que l’on considère). Alors qu’il s’acharne sur une veine capricieuse, il développe :
« Madame Lopez ne peut plus s’exprimer autrement. Elle est aussi paralysée des quatre membres, donc elle ne peut pas non plus tirer l’alarme des infirmières de garde. Alors quand elle a mal, elle crie. »
Le verbe « crier » me semble peu approprié. Je suggèrerais « bramer », ou « pousser des cris de porc en rut », si l’on me demandait mon avis. Mais je ne suis pas à la rédaction, et ici, on se fout totalement de mon point de vue (sinon, je ne serais pas dans ce brancard). J’apprends par ailleurs que celle que je soupçonnais de sénilité n’a en fait que 34 ans. Il poursuit :
« Et elle souffre atrocement, surtout la nuit. La pauvre... Je ne serre pas trop ? »
«Euh, un peu là. » Mon bras vire au bleu. J’ai envie de lui dire que la pauvre en question empêche aussi tout le pâté de lits de dormir, mais je serre les dents.
« Excusez-moi, mais ça roule... » Il jette un œil distrait aux hiéroglyphes de l’ordonnance savamment gribouillés par Emmanuel.
« Oh ! Mais, dîtes-moi ! Il y a pas mal de trucs à doser, là ! »
« Ah... et, euh... vous cherchez quoi ? »
« Ce qu’on pourra trouver... » Formidable.
« Et vous allez me prendre combien de tubes ? »
« Oh ! Un paquet ! D’ailleurs, vous tombez bien ! Je me disais ce matin... tiens, je me ferais bien une soirée boudin ! » Il a dû sortir sa vanne à tout l’étage depuis qu’il l’a trouvée. Elle est bien rodée, mais ne m’a pas fait rire. Il est trop tôt, j’ai trop mal, je suis trop triste d’être là sans même savoir de quoi je suis susceptible de souffrir, et sa blague est, de toute façon, trop nulle. En revanche, Rose m’a bien fait marrer. Doctor Seductor a remarqué mon épilation récente lorsqu’il a examiné mes jambes, engourdies mais, paradoxalement, ultrasensibles. Le galopin a sorti d’un air rêveur : « Ah ! Si tous les malades étaient si doux ! » avant de recouvrer une austérité professionnelle et de m’appliquer un diapason géant et réfrigéré sur le tibia et de me demander si je sens la vibration. Oui Docteur, je ressens bien la vibe. La visite s’est déroulée de façon légère et plutôt agréable jusqu’à ce que Rose le magicien ne sorte de sa manche un bottin de clichés IRM pour les brandir un à un sous la lumière blafarde des néons fatigués. Il s’agite un peu quand il m’annonce que les quatorze petites tâches blanches qui éclaboussent mon cerveau sont en réalité des plaques inflammatoires. Ce qui m’inquiète, ce n’est pas tant ce terme (que je ne pige pas), mais plus la fluctuation d’humeur de mon cher médecin. Je sens que ma lèvre trémule et que ma cornée s’humidifie, inexorablement. Il continue son explication. Je souffre visiblement d’une pathologie démyélénisante et il souhaiterait (« nous souhaiterions tous, n’est-ce pas »), comprendre de quelle maladie il s’agit précisément. A ma mine déconfite, il capte que cet exposé ne me satisfait guère. Il développe :
« La myéline, c’est la substance qui entoure les nerfs et les neurones et qui transmet l’information nerveuse dans tout le corps. Quand elle présente une texture inflammatoire, elle se teinte en blanc à l’IRM, comme c’est le cas ici. C’est une coloration au gadolinium, le produit de contraste qu’on vous a injecté pendant l’examen. Mais je pense que vous vous en foutez, hein... bref. Cela signifie que votre myéline souffre. » Il marque une pause. « En réalité, cela veut dire qu’elle s’autodétruit . »
Le chuintement de mes oreilles ne me permet pas de saisir la suite de ses explications. J’en ai déjà trop entendu à mon goût et la suite ne serait qu’encore plus terrifiante. Je suis dans le coton, et probablement aussi de la couleur de la ouate, puisqu’Emmanuel me demande si tout va bien. Son intervention me ramène brièvement à la vie, mais j’aurais préféré rester ratatinée dans ma léthargie que d’écoper de la suite ; le Docteur Rose va être forcé de me faire subir le rite initiatique des malades neurologiques. La grande cérémonie de la ponction lombaire est la principale étape de l’armée de tests qui le compose. Le neurologue, très pro, doit comprendre que je ne vais pas tarder à vaciller, puisqu’il me sort de sa blouse un comprimé de Xanax avec un sourire triste, comme s’il s’agissait là d’un lot de consolation. Un, pas plus. Je suis rationnée ; je lui ai avoué hier ma dépendance aux benzodiazépines (et uniquement celle-là), et Emmanuel a promis de me faire décrocher. Il commence fort. Ragaillardie à la simple vue du comprimé plein de promesses lénifiantes, je m’insurge de ne pas avoir eu ma dose de la veille, comme convenu lors de sa première visite. En parfait justicier, le chef de clinique promet de punir sévèrement celle qui a oublié mon précieux médicament. J’imagine d’ici la correction salée que va recevoir Michel, l’infirmier du soir (Emmanuel ne savait pas qu’il s’agissait d’un homme, mais ses yeux se font canailles lorsque je l’en informe. Les baluchons de linge sale n’ont qu’à bien se tenir). Il me dit qu’il revient plus tard dans la matinée avec son « engin », pour me faire la P.L. "

Posté par plaintescontrex à 12:28 - Commentaires [0] - Permalien [#]
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